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La fin de l'histoire et le dernier homme

par Matt 26 Juin 2016, 21:26 Philosophie Relations internationales

La fin de l'histoire et le dernier homme

De nombreux phénomènes politiques et internationaux se sont déroulés ces dernières années. Dans ce chaos évènementiel que l’on peut observer dans les médias et dans les livres d’histoire, une logique sous-jacente, un ordre, une cohésion semble se dessiner et c’est le suivant : le XXe siècle est tombé dans la violence, le libéralisme affrontant successivement l’autoritarisme[1], le fascisme[2] et le bolchévisme[3]. À chaque fois, il a triomphé. Aujourd’hui, ce nouveau millénaire à venir commence avec l’hégémonie de la démocratie occidentale, qui s’incarne par l’absence de système alternatif convaincante à l’idée occidentale. Cette idée s’observe partout : en Chine, au Japon, à Moscou par le consumérisme, ou par la musique rock à Prague, Rangoon ou Téhéran.

Ce que nous voyons n’est pas la fin de la guerre froide, mais la fin de l’Histoire en tant que telle, c’est-à-dire l’arrêt de l’évolution idéologique de l’humanité et l’universalisation de la démocratie libérale occidentale comme la forme ultime de gouvernement. Cela étant, restons clair : cela ne signifie pas qu’il n’y aura plus d’évènements et de conflits pour remplir les pages du Foreign Affair, loin de là.

 

La notion de « fin de l’histoire » n’est pas nouvelle. Son meilleur chantre fut Karl Marx, qui a cru que la direction de l’Histoire était déterminée par le rapport des forces matérielles, et qui prendrait fin avec la création de l’utopie communiste. Cependant, c’est en réalité Hegel, le premier, qui assimila l’histoire à un processus dialectique avec un début, un milieu, une fin. Dans son ouvrage Phénoménologie de l’Esprit, Hegel proclame que l’Histoire s’est terminée en 1806, avec la défaite de la Prusse contre Napoléon à la bataille d’Iéna, qui voit le triomphe de l’universalisation de l’État et des valeurs de la Révolution française. Tous les évènements qui ont suivi ne sont que des faits posthistoriques, qui finalisent l’universalisation de ces valeurs. Les faits ultérieurs illustrent cette théorie, bien qu’elle prît, au final, plusieurs siècles.

L’État qui émerge à la fin de l’Histoire est libéral, reconnaissant les principes de liberté et de démocratie, existant avec le consentement du gouverné. Kojève parle d’État homogène universel. Par ailleurs, il n’y a plus de combats politiques véritables, comme la lutte contre l’esclavage, l’égalité, le suffrage universel, les débats sont essentiellement liés à l’activité économique.

 

Pour Hegel, ce qui fait avancer l’histoire est l’ensemble des contradictions dans le domaine de la conscience humaine, c’est-à-dire au niveau des idées qu’on appellerait aujourd’hui idéologies[4]. Le rapport que voit Hegel entre le monde des idées et le monde réel est très complexe.

  • Il ne pensait pas que le monde réel pouvait se conformer au monde idéologique des philosophes, mais qu’il pouvait toutefois motiver son changement (cf. Les idées de liberté qui permettent à Napoléon de prendre le pouvoir par le chaos qui résulte de la Révolution française).
  • Le comportement des Hommes dans le monde matériel (c’est-à-dire toute l’histoire humaine) prend ses racines dans un état de conscience déterminé par la religion, l’art, la culture, la philosophie, idée qui sera ultérieurement reprise par Keynes[5]. Ainsi, à long terme, le domaine de conscience se manifeste dans le monde matériel, et l’influence à son image.
  • La conscience est une cause, et non un effet, et peut se développer de façon autonome par rapport au monde matériel. Ainsi, l’histoire des idéologies, à long terme, est capitale.

 

Karl Marx a remplacé le domaine de conscience régi par les idées par une superstructure déterminée par le mode de production. Bien que le marxisme ne soit plus d’actualité politiquement parlant, son héritage reste immense sur le plan intellectuel : son héritage principal est notre tendance à expliquer les phénomènes politiques et historiques par des explications matérialistes, et de facto à sous-estimer le pouvoir des idées. Un exemple récent est celui de Paul Kennedy dans The Rise and Fall of the Great Powers, où il explique que les grandes puissances déclinent et s’effondrent par des phénomènes économiques de surextension. Les articles du Wall Street Journal, qui parlent sans cesse du succès économique de l’Asie pour mettre en évidence l’efficacité du libre marché, disant que sa généralisation fonctionnerait pour tous les pays du monde sont un autre exemple d’erreur lié au matérialisme : en réalité, c’est dans la culture, la religion, etc. qu’il faut regarder pour voir les raisons du succès de l’Asie. Le biais matérialiste de la pensée moderne est généralisé autant chez les marxistes que les antimarxistes.

 

Max Weber, a créé un modèle dépassant le problème du biais matérialiste dans l’Éthique protestante. Dans cet ouvrage majeur des sciences humaines, il explique que la révolution industrielle s’est plus rapidement développée en Europe du Nord et du Nord-ouest par la mentalité protestante, consistant notamment à mettre en avant l’importance de l’épargne, et ainsi l’accumulation capitalistique. Plus récemment, c’est la victoire de l’idée du libéralisme qui explique les changements de politiques en URSS (pérestroïka), en Chine (quatre modernisations), en Inde (fin du régime socialiste) ou encore à Cuba aujourd’hui. Ainsi, l’analyse de l’histoire du monde démontre que l’idéologie fonde le monde matériel, bien que le premier soit influencé par le second.

Hegel voyait en Napoléon le héros qui a mis fin à l'histoire

Hegel voyait en Napoléon le héros qui a mis fin à l'histoire

Avons-nous atteint la fin de l’histoire ? Autrement dit, y a-t-il des contradictions dans la vie humaine qui ne peuvent pas être résolues par le libéralisme moderne, mais par une structure politico-économique alternative ?

 

Au cours du XXe siècle, il y a eu deux challengers au libéralisme : le fascisme et le communisme. Le premier s’est effondré dans le monde matériel[6], puis dans le monde des idées par sa décrédibilisation. Le communisme dura plus longtemps. Cependant, la contradiction qui justifiait le communisme (l’inégalité) s’est effondrée : l’égalitarisme de l’Amérique moderne montre l’existence d’une société sans classe. Il ne s’agit pas de dire qu’il n’y a pas de riches ou de pauvres aux États-Unis, mais que l’écart de richesse ne provient pas la structure sociale et légale de la société. Ainsi, le déclin de l’idée communiste s’observe dans les urnes en Europe, notamment en France, ou dans des changements structurels en Asie (cf. Corée qui se démocratise, Chine et Inde qui se libéralisent) ou par les réformes de Gorbatchev.

Cependant, il existe deux nouveaux challengers : la religion et le nationalisme. La capacité du nationalisme à lutter contre le libéralisme est questionnable, le nationalisme n’étant pas un seul phénomène, mais un mélange de plusieurs (de nostalgie, de xénophobie, de racialisme, etc.) qui ne sont pas forcément incompatibles avec le libéralisme, ou pas forcément construite dans des idéologies (le national-socialisme, le pangermanisme sont des contrexemples).

Ainsi, le monde présent semble confirmer que le monde n’a pas beaucoup avancé depuis 1806. Les idéologies qui se sont prétendues supérieures au libéralisme ont toutes disparu.

 

Quelles sont les conséquences de la fin de l’histoire au niveau des relations internationales ?

La majeure partie des pays du tiers-monde resteront des terrains de conflits. En ce qui concerne les pays développés, la Russie et la Chine ne rejoindront pas le monde occidental à court terme. Toutefois, le marxisme-léninisme arrête d’être le facteur dirigeant leur politique étrangère.

Selon certains, la fin du marxisme-léninisme ne changera pas les relations internationales, car derrière l’idéologie s’est toujours caché un intérêt national. La plupart des spécialistes considèrent qu’un système international est déterminé par son organisation (multipolaire ou bipolaire) et non par l’idéologie. Ainsi, le monde posthistorique se rapprocherait de la situation du XIXe siècle (multipolaire). Charles Krauthammer, en parlant de la dé-idéologisation du monde, disait que les réformes en URSS allaient conduire le pays à mener une politique étrangère similaire à celle de la Russie impériale. La politique menée par Vladimir Poutine (p. ex. en Ukraine et en Crimée) confirme assez largement cette prédiction.

Toutefois, l’intérêt national n’est pas universel, mais doit reposer sur une base idéologique pour pouvoir se développer. Le national-socialisme ou le marxisme-léninisme légitime un intérêt national de type expansionniste. De plus, au XIXe siècle, les sociétés libérales étaient non-libérales en ce qu’elles croyaient en la légitimité de l’impérialisme et de la colonisation, justifiée par le fardeau de l’homme blanc de christianiser les hommes de couleur. Le national-socialisme constitue l’apogée de cet impérialisme, qui décrédibilisera d’ailleurs cette notion.

 

La fin du marxisme-léninisme en Chine et en URSS signifie sa fin en tant qu’idéologie vivante bien que pendant quelque temps, certains illuminés à Managua, Pyongyang ou Cambridge, Massachusetts et Paris y croiront encore.

Toutefois, cela ne signifie pas la fin du conflit international. À partir de maintenant, le monde sera divisé entre l’histoire et la période posthistorique. Ainsi, des conflits entre les États dans l’histoire et ceux qui ont atteint la fin de l’histoire sont possibles. Il y aura possiblement aussi des conflits ethniques et nationalistes. La fin de l’histoire sera triste. Le fait de combattre par idéalisme, pour la reconnaissance d’idéaux, pour sauver des vies ou des objectifs abstraits sera remplacé par des calculs économiques, par la résolution de problèmes économiques ou environnementaux et par la satisfaction de besoins de consommation. Mais qui sait, peut-être qu’après des siècles d’ennuis, les Hommes recommenceront à faire l’Histoire…

 

 

[1] 1re guerre mondiale

[2] 2e guerre mondiale

[3] Guerre froide

[4] La notion d’idéologie n’existait pas encore à l’époque d’Hegel.

[5] Keynes disait que les actions des hommes étaient motivées par des pensées d’économistes décédés ou de penseurs antérieurs.

[6] Par la 2de GM

 

Pour plus d'informations, voir l'ouvrage de Francis Fukuyama : The End of History and the Last Man.

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