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Peut-on démocratiser un pays ?

par Matt 25 Juin 2016, 09:16 Relations internationales

Salut Georges !

Salut Georges !

Alors que je regardais un énième reportage sur la guerre en Syrie et constatant l'échec considérable de ce que les pays occidentaux ont appelé la "démocratisation de l'Irak", je me suis demandé s'il était réellement possible de démocratiser un pays de l'extérieur (oui, je me pose beaucoup de questions...). A l'heure où certaines se demandent si l'islam est compatible avec la démocratie (aucun pays musulman du moyen-orient ou du Maghreb n'est en effet démocratique), cette interrogation me semble importante. Je me suis décidé à partager mon analyse.

 

Après réflexion, il me semble que le premier exemple de tentative de démocratisation est certainement celui de la Révolution Française. Après la victoire de Napoléon sur la Prusse à la bataille d’Iéna,le philosophe George Hegel (1807) annonce la fin de l’histoire. Pour lui, elle doit prendre la forme d’une lente et inévitable universalisation des valeurs démocratiques de la Révolution Français à l’Europe, puis au monde. Les événements qui suivent, alors, ne seraient dans ce cadre que des étapes vers la concrétisation de ces idéaux. Toutefois, deux cents ans après la défaite de Napoléon, il est aisé de constater que ces valeurs ont encore aujourd’hui du mal à s’imposer. En effet, selon le Democracy Index, 53 Etats (représentant 40% de la population mondiale) possèdent encore des formes de gouvernement de type autoritaires.

 

Ce constat d’échec est à mettre en parallèle avec le nombre important de tentatives réalisées afin de mettre en place des régimes démocratiques. Andrew Enterline (2008), un professeur de relations internationales à l'université du Texas que je vais beaucoup cité dans cet article, compte ainsi quarante-trois interventions militaires au XIXème et au XXème siècle ayant pour objectif la démocratisation. En guise d’exemple, on peut citer l’établissement de démocraties en Mitteleuropa lors des traités de Versailles et de Saint-Germain-En-Laye en 1919. Par la suite, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, l’Allemagne et le Japon ont été démocratisés. Ces deux derniers pays constituant des modèles de réussite, ils ont prouvé de facto la possibilité de démocratiser une société entière par intervention militaire.

 

A la question : peut-on démocratiser un pays ? Il est cependant, aujourd’hui, difficile de répondre. Des tentatives récentes, tels l’Irak ou l’Afghanistan, se sont révélés être des échecs considérables allant jusqu’à remettre en question cette possibilité autrefois considérée comme acquise. De plus, outre les interventions militaires étatiques, de plus en plus d’acteurs luttent pour défendre les valeurs démocratiques au niveau international[1], sans grand succès. C’est notamment le cas de certaines organisations non-gouvernementale[2] (ONG). On note également le rôle de certaines organisations internationales (OI) qu’elles soient globales[3] ou régionales[4]. Ces divers acteurs utilisent des moyens divers pour promouvoir la démocratie. Les Etats ont pu recourir à des interventions militaires, ou à l’animation d’arènes de négociations (notamment en OI), les ONG tentent d’utiliser la puissance des droits de l’homme, et les OI manipulent le multilatéralisme et le droit international. Malgré ces nombreux acteurs, et les divers moyens mis-en-place, la démocratie ne semble pas avancer dans le monde.

 

La question initiale est donc d’une grande actualité : Pourquoi, alors que c’était auparavant possible, la démocratisation du monde semble si difficile, si inaccessible ?

Par ailleurs, la démocratie est-elle exportable, universelle et adaptable à toutes les cultures et à toutes les religions ?

 

Il existe une multitude de réponses crédibles à cette question, mais elles possèdent toutes un point commun : on peut imposer la démocratie, mais pas partout, ni à toutes les époques. De mon point de vue, l’efficacité de ces tentatives est fortement corrélée à l’état intérieur du pays que l’on souhaite démocratiser. On observe dans ce cadre deux conceptions opposées : la conception de tendance universaliste qui considère la démocratie comme un possible pour tous les peuples ayant un niveau de développement suffisant et un autre ensemble de théories qui considère certains critères originaux comme limites de l’imposition démocratique, tels la structure des systèmes familiaux ou l’incompatibilité civilisationnelle avec la démocratie.

 

Etat des lieux

 

Walker (2011) définit les interventions comme des : « opérations militaires, réalisées par des pays démocratiques dans des pays-cibles non démocratiques, impliquant une pression pour la démocratisation ». Dans beaucoup de cas, la motivation centrale pour ces tentatives de démocratisation est liée à des intérêts nationaux[5] (sécurité nationale, facteurs géopolitiques). Les démocraties imposées de cette manière sont peu susceptibles de survivre sur le long terme, c’est du moins le résultat de différentes études empiriques. En effet, 30% de ces régimes importés n’ont pas fêté leurs dix ans d’existence car ils se sont effondrés avant, et 60% n’ont pas fêté leurs quarante ans, ce qui montre qu’une fois que les racines ont pris sol, les régimes démocratiques importés deviennent plus solides (Enterline, 2008). Ainsi, la victoire militaire est loin d’être suffisante : démettre un dictateur de ses fonctions ne résulte pas forcément à plus de démocratie ; l’instabilité provoquée par sa chute étant souvent contre-productive (Carothers, 2002), l’Irak en étant la meilleure illustration contemporaine. Ces dernières années, les succès ont été rares, à l’exception cependant du Panama dans l’opération Just Cause lancée en décembre 1989 par les Etats-Unis (Pickering & Peceny, 2006).

 

De façon plus générale, on impose des démocraties par interventions essentiellement au XXème siècle : Dans la classification d’Enterline (2008) seulement trois ayant lieu au XIXème siècle et quarante au XXème siècle, plus particulièrement dans les années 1960 après la décolonisation africaine. Géographiquement, on les observe essentiellement en Asie (9) et en Afrique (16).

 

Si on analyse plus profondément les interventions qui ont réussies et échouées selon leurs caractéristiques, les interventions les plus longues et les plus coûteuses ont été les plus efficaces, avec notamment l’exemple du Japon et de l’Allemagne dont nous avons déjà parlé. Premièrement, l’occupant militaire a intégralement contrôlé l’évolution des institutions politiques après l’occupation (qui fut, en outre, particulièrement longue), et y a investi des sommes très importantes. A titre de comparaison, l’aide annuel des Etats-Unis envoyée à l’Autriche était huit fois supérieure à ce qu’a reçu Haïti quatre ans après l’intervention militaire américaine de 1994, alors même que l’Autriche avait une population plus faible qu’Haïti. Von Hippel (2000) écrit ainsi que : ”Success...was achieved by policies that focused on sweeping economic, political, and education reforms that affected the entire population for several decades”.

 

Les échecs des tentatives récentes s’expliquent donc en partie par le manque d’investissements économiques et humains par rapport à la taille du pays-cible, à sa situation économique et institutionnelle.

 

Outre, les interventions militaires, il faut également noter l’existence des pressions extérieures hors-conflit militaire, ayant pour objectif la démocratisation d’un territoire. L’idée générale autour de ces pressions extérieures est d’augmenter le coût de l’autocratie, et ainsi convaincre par ce biais l’initiation d’un mouvement à la fois des élites et de la société civile vers un système démocratique. Cela passe notamment par l’utilisation de sanctions économiques diverses. Londregan et Poole (1996) ont notamment montré que la démocratisation de l’Europe du Sud a été favorisée par les pressions internationales plutôt que par la hausse du revenu. Plus récemment, dans une étude sur la question, Nikolay Marinov (2004) qualifie l’efficacité des pressions internationales de globalement modérées, mais pas insignifiantes.

 

Toutefois, tous les auteurs sont unanimes pour expliquer que l’efficacité des interventions que les pressions extérieures sont directement corrélées au pays que l’on tente de démocratiser.

 

Le pays-cible, facteur-clé de la démocratisation

 

Si l’ensemble des chercheurs et intellectuels sont d’accords pour dire qu’il est plus difficile de démocratiser certains Etats que d’autres, les raisons évoquées sont parfois particulièrement différenciées. Ainsi, j’ai fait le choix dans cette analyse de réaliser une typologie des théories de la démocratisation. D’une part, on peut noter les théories tenant à une vision universaliste de la démocratie, soutenant que tous les pays peuvent être démocratisés à condition qu’un ensemble de critères soit respecté, tel le niveau de développement ou une certaine structure du pouvoir. Elle est composée d’auteurs variés comme EnterlineLipset ou Dahl, voire Fukuyama. L’autre théorie, que j’ai décrite comme relativiste, tend à définir la démocratie comme un système occidental, ne pouvant parfois pas être reproduit dans des pays de culture étrangère. Il est ainsi vain de chercher à démocratiser certains Etats. Elle comprend des auteurs comme MontesquieuToddAlmondVerbaBraudel ou Huntington.

 

Les théories universalistes, en considérant comme capitaux des facteurs purement matériels font de la démocratisation une possibilité dans tous les Etats du monde, à condition de mettre en place des conditions suffisantes.

 

Ces conditions sont ainsi essentiellement d’ordre économique. Pour Lipset (1959), le niveau de développement économique est le facteur déterminant pour la mise en place d’une démocratie. Dans ce cadre, la démocratie imposée peut réussir là où les variables de développement (i.e. taux d’alphabétisation, PIB par tête,) sont suffisamment élevées (e.g. Japon, Corée du sud, Allemagne) ; dans ce cas, on peut imposer la démocratie partout où le niveau de développement est suffisant ; et on ne peut pas l’imposer là où le développement économique et étatique est insuffisant. Ainsi, on peut expliquer le succès de l’Allemagne et du Japon par le fait qu’ils avaient des variables de développement suffisamment élevés (bien que les moyens de production aient été détruits par la guerre).

 

Les facteurs sont également d’ordre politique. Ainsi, Lipset (1959) met en avant l’importance de la légitimité du pouvoir en place, et notamment de l’Etat, et du respect du droit. Pour Dahl (1971), c’est davantage la structure des groupes politiques qui est primordial, en ce que la répartition du pouvoir politique et des groupes d’intérêts peut gêner la démocratie, notamment si les Elites y sont opposées. Enfin, Enterline (2008) évoque le niveau d’hétérogénéité ethnique et religieux comme un facteur nuisible au succès des interventions étatiques.

 

Si on applique cela à l’Irak et à l’Afghanistan par exemple, on explique l’échec des démocratisations par le fait que ces pays n’ont aucun prérequis (pauvreté, manque d’éducation, structure politique inadaptée, absence d’Etat) et ont un retard trop important. La démocratisation passe ainsi par l’amélioration de ces variables.

 

Cette vision postule que la démocratie ne peut réussir que dans les Etats où les valeurs et la culture sont compatibles avec la démocratie. Dans cette vision, la démocratie en Occident est le simple résultat de la culture occidentale ; à ce titre, elle y est adaptée et n’est pas forcément exportable à tous les systèmes. D’autres cultures peuvent amener à d’autres systèmes politiques. Ainsi, un pays avec un taux d’alphabétisation élevé, un Etat développé, une éducation développée, un niveau de vie élevé peut ne pas devenir forcément démocratique sur le modèle occidental (e.g. Arabie Saoudite, Russie).

 

Cet ensemble de théories considère divers facteurs comme pertinents, ainsi, la géographie et le climat ont été initialement évoqués pour expliquer les différences culturelles, et décrits comme déterminant le type de gouvernement (Montesquieu, 1748). Cela s'appelle la "théorie des climats" : selon Montesquieu, la démocratie n'est adaptée que dans les Etats connaissant un climat tempéré car les climats chauds provoquent fatigue rapide, fainéantise et despotisme... Cela s'explique selon lui car les biens alimentaires n'ont pas besoin d'être travaillés, mais se trouvent directement dans la nature (arbres fruitiers). Evidemment, cette théorie est aujourd’hui largement obsolète. Plus contemporains, certains ont évoqué les systèmes familiaux (Todd, 1983) comme base structurante des systèmes politiques. Ainsi, le modèle démocratique français est explicable par le système familial du bassin parisien (la famille nucléaire égalitaire). D’autres ont exprimé que l’existence d’une certaine culture et certaines valeurs étaient nécessaires afin de développer un système démocratique (Almond et Verba, 1989). D’une certaine façon, en divisant le monde en différentes civilisations, certains auteurs (Braudel, 1987 ; Huntington, 1996) soutiennent cette idée. Pour ces deux auteurs, en effet, les différences entre les civilisations sont multiples et importantes, les gens de différentes civilisations possédant des vues bien différentes entre l’homme et dieu, l’individu et le groupe, le citoyen et l’Etat, les parents et les enfants, la femme et l’homme, la notion d’autorité, de liberté, d’égalité ou de hiérarchie, etc. L’Islam est décrit par ce dernier comme difficilement conciliable avec la démocratie occidentale.

 

Ces critères sont importants, et peuvent influencer le comportement des Elites. Ainsi, on a fait venir en Irak des anthropologues en Irak pour comprendre la culture locale et comment améliorer le système local.

 

Dans ce cadre, on explique l’échec des tentatives récentes par le fait que les succès précédents étaient réalisés en Occident (Allemagne) ou pseudo-Occident (Japon) et qu’on tente aujourd’hui de démocratiser des pays trop éloignés des valeurs occidentales, incompatibles avec la démocratie (Irak, Afghanistan).

 

Conclusion

 

Ainsi, s’il existe au XXème siècle d’exemple de démocratisation importée réussie, les échecs récents des forces démocratiques tirent leur source de deux facteurs différents : l’un, inhérent à l’Etat qui intervient, l’autre à celui qui est ciblé.

  • Dans le premier cas, il s’agit de dire que les interventions récentes, dans un but de réduction des coûts, se sont révélées bénéficier d’investissements économiques et humains moins importants que celles réalisées après la Seconde Guerre Mondiale en Europe et en Asie.
  • Dans le second, il s’agit de dire que l’on essaie désormais de démocratiser des pays qui n’ont pas atteint les prérequis de la démocratie, tel un niveau de développement économique et culturel suffisant (A), ou alors, qui possèdent des cultures incompatibles avec la démocratie (B).

Dans sa classification des motivations à l’origine de la guerre, Raymond Aron (1962) classe l’imposition de son propre régime politique à l’étranger comme faisant partie des objectifs éternels des dirigeants politiques. Ainsi, la démocratisation du monde sera probablement à jamais à l’ordre du jour des pays démocratiques, que cet effort soit vain ou non.

 

 

Pour plus d'informations...

Almond, Gabriel A. & Sidney Verba. 1989. “The Civic Culture: Political Attitudes and Democracy in Five Nations. ” Newbury Park, California: Sage Press.

Aron, Raymond. 1962. “Paix et guerre entre les nations”.

Carothers, Thomas. 2002. “The End of the Transition Paradigm“. Journal of Democracy, Volume 13, Number 1

Dalh, Robert. 1971. “Polyarchy : participation and Opposition”.

Enterline, Andraw. 2008. “Against All Odds? The History of Imposed Democracy & the Future of Iraq & Afghanistan”. Foreign Policy Analysis 4: 321-347. (peer).

Fernard Braudel. 1987. “Grammaire des civilisations”

Fukuyama, Francis. 1992. “La Fin de l’Histoire et le dernier Homme.”

Hegel, Georg Wilhelm Friedrich. 1807. “La Phénoménologie de l’Esprit”.

Hippel, Von Karin. 2000. “Democracy by force: A renewed commitment to Nation building”. The Washington Quaterly, volume 23, Issue 1.

Huntington, Samuel. 1996. “Le Choc des Civilisations.”

Lipset, Seymour Martin. 1959. “Some Social Requisites of Democracy: Economic Development and Political Legitimacy”. The American Political Science AssociationVol. 53, No. 1

Londregan, John & Poole, Keith. 1996. “Does high Income promote democracy?“. World Politics, October 1996, 1-30

Marinov, Nikolay. 2004. “Foreign pressure and the political foundation of Democracy”.

Montesquieu. 1748. “De l’Esprit des lois”.

Pickering, Jeffrey & Peceny, Mark. 2006. “Forging Democracy at Gunpoint”. International Studies Quarterly, 50, 539-559

Todd, Emmanuel. 1983. “La troisième Planète”.

Walker, Scott. 2011. “Does Forced Democratization Work? “Taiwan Journal of Democracy, Volume 7

 

 

[1] Toutefois, il convient de préciser que, souvent, les Etats jouent un rôle capital dans l’animation des OI et ONG, qui ne sont généralement qu’un cadre de négociations entre les acteurs étatiques (OI), ou alors les sous-traitants d’une politique de démocratisation (ONG)

[2] E.g Reporters sans frontières pour le droit de la presse.

[3] E.g ONU

[4] E.g Conseil de l’Europe

[5] Par exemple, on peut se demander si le gouvernement américain a détruit le régime de Manuel Noriega au Panama pour mettre en place une démocratie, ou si c’est parce qu’il était considéré comme un facteur de déstabilisation dans la région.

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