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Les médias et la décadence de la politique

par Matt 10 Août 2016, 18:46 Politique

Les médias et la décadence de la politique

Une croyance largement partagée aujourd’hui, c’est que nous sommes passés d’une société industrielle à une société de communication, formant une forme inédite de société, une nouvelle étape dans les civilisations modernes. Ce paradigme, né au début des années 70 en même temps qu’une présupposée montée de l’influence des médias, et notamment de la télévision, peut par exemple être illustré par de nombreux essais, comme le fameux L'état spectacle de Schwartzenberg en 1978. Cet ouvrage introduit effectivement l’idée aujourd’hui classique, que dans le milieu politique, nous avons changé d’ère : À l’époque résolue de la logique partisane traditionnelle qui récompensait le travail et la loyauté s’est succédé l’époque de la communication politique où les médias font la politique et l’opinion à leur guise. L’idée selon laquelle les médias nous manipulent, affaiblissant les énergies individuelles ainsi que l’esprit critique de la foule a rarement été aussi forte ; elle se dit moderne mais utilisent des idées issues de l’empirisme américain des années 30 aujourd’hui complètement dépassées sur le plan scientifique. Cet article ne s’interrogera pas sur les conséquences supposément néfastes de l’utilisation des médias, jugement normatif comme le réalise de nombreux écrivains comme Schwartzenberg, mais on se demandera plutôt quelles sont les conséquences de la perception des médias de cette manière, et notamment de la télévision, chez le personnel politique. Autrement dit, comment la perception qu’ont les acteurs de la politique des médias influe t’elle le jeu politique ?

Pour cela, nous allons d’abord essayer de déterminer en quoi consiste cette perception pour les hommes politiques – puis comment les hommes politiques agissent en fonction de cette perception, comment cette perception conditionne l’offre partisane. Par acteurs de la politique, nous entendrons les personnalités impliquées dans la vie politique (professionnels de la politique), souvent des élus.

 

La perception du phénomène médiatique par les acteurs du monde politique

Les médias pour les hommes politiques

 

La perception du phénomène médiatique par les hommes politiques est plutôt paradoxale, par leur condition de personnalités, on doit distinguer ce qu’ils disent et ce qu’ils font.

 

Un rejet de façade

Une grande partie des politiques se disent défavorables à l’importance des médias dans l’espace politique et son utilisation dans le cadre de sa corollaire, la communication politique, la déniant sur le modèle de « c'est l'autre qui l’utilise, pas moi », ou en émettant des complaintes du type « la communication politique nuit à la politique », annonçant la fin d'un âge d'or – où le strass et les paillettes ne s'étaient pas encore substitués au mérite et au travail, essentiellement car la communication politique est illégitime. Par exemple, Martine Aubry met en avant un changement de la politique par les médias et la communication politique, et fait en même temps référence à un âge d’or où seules les idées et les programmes suffisaient à faire élire, ou encore comme nous l’avons vu Robert-Gérard Schartzenberg, dans l’état spectacle (1978) et l’état spectacle 2 (2009) qui est également député.

 

Une importance capitale en réalité

Cependant, dans les faits, ils n'hésitent pas à utiliser baromètre et sondages. La logique partisane, c'est-à-dire le fait de gravir des échelons progressivement et de l'accumulation de capital politique, s'est sacrifiée au succès médiatique. La vie politique est de plus en plus détachée des logiques politiques – et le champ politique devient de moins en moins autonome, faisant appel à d'autres champs (journalistiques notamment). Ainsi, Noël Mamère a remplacé le candidat à la présidentielle de 2002, Alain Lipietz, car il n'était jugé pas assez médiatique suite à la polémique sur l’amnistie des nationalistes corses. Même les partis à l’origine antisystèmes, comme les verts, utilisent désormais massivement les médias.

Cela va jusqu’à des changements physiques (répertoriés par les journaux durant la campagne présidentielle de 2007) ou se traduit par des démonstrations exubérantes dans des émissions de variété ou de talk-show.

En outre, Bob Franklin, spécialiste des médias parle de « packaging politics » (1984) : Les hommes politiques sont de plus en plus impliqués pour se vendre au public dans les médias, en même temps que les gouvernements et les administrations se servent des médias pour mettre en forme leurs politiques. D’ailleurs, le gouvernement anglais est le plus gros acheteur d’espace publicitaire en Grande-Bretagne.

 

La matérialisation de l’opinion publique

Dans son ouvrage, faire l’opinion : le nouveau jeu politique, Patrick Champagne parle dans l’introduction, d’une manifestation d’agriculteurs en 1982, dont le but principal est d’attirer l’attention des médias: « cette manifestation montrait que le jeu politique se réorganisait […] autour de l’opinion publique dans sa forme moderne, et que la lutte politique tendait à se réduire à une bataille pour conquérir l’opinion telle que la mesurait […] les instituts de sondage ».

Autrement dit, on constate donc un nouvel espace social dans lequel il existe une lutte politique pour l’opinion publique, et ce sont les acteurs de cet espace social qui lui donnent une vie propre et autonome, et avec lui, au concept d’opinion publique. L’idée même qu’il faille gérer son image repose sur l’émergence de ce nouvel espace, cependant encore faut-il pouvoir mesurer l’opinion publique pour s’assurer de son soutien.

 

Opinion publique : Un phénomène immatériel voire illusoire

Ce qui caractérise le mieux la notion d’opinion publique, c’est le flou, le vague qui entoure cette notion depuis sa création. En effet, Le terme opinion est « la sentence d’aucun qui n’est parfait », « ce qui est arrêté entre gens savants en quelque science que ce soit » (L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert) : autrement dit, un jugement irréfléchi qui est propre aux classes populaires et ignorantes. Il s’agit d’une d’opposition de type social entre classe populaire forcément ignare et prompte à se passionner pour les choses les plus saugrenues et les gens de savoir et de lettre qui sont aptes à s’accorder sur le vrai.

 

Cependant, l’expression opinion publique est née au XVIIIème siècle, utilisé par la bourgeoisie. Il s’agit en fait d’une « machine de guerre idéologique bricolée par les élites intellectuelles et la bourgeoisie afin de légitimer leurs propres revendications dans le domaine politique et d’affaiblir l’absolutisme royal » d’après Patrick Champagne.

 

Aujourd’hui on dispose de deux définitions : la première est performative : « l’opinion publique, c’est ce que mesurent les sondages », l’instrument définit la mesure. C’est la plus communément partagée dans l’ensemble de l’espace sociale. Une deuxième définition, peut-être plus pertinente, on la doit à deux sociologues américains, Schudson et King dans Le mythe de la popularité de Reagan : « L’opinion publique, c’est ce que les principaux décideurs croient que les gens auxquels on demande rarement d’exprimer publiquement leurs opinions, croient. ». Autrement dit, c’est une croyance sur une croyance, ce qui forme un ensemble très flou et indigeste.

 

En outre, une critique très célèbre des sondages d’opinion, portée par Pierre Bourdieu, dans le texte l’opinion publique n’existe pas est particulièrement intéressante et pertinente pour expliquer ce phénomène. Pour lui, l’hypothèse selon laquelle tout le monde a une opinion et qu’il suffit de demander pour la connaitre est en opposition totale avec le principe même des sciences sociales, fondée sur l’illusion de la transparence. L’hypothèse fondamentale de la science sociale, c’est l’hypothèse d’opacité à soi-même. En effet, la plupart du temps, on ne sait pas ce que l’on pense à propos de ce que l’on fait, ni la raison pour laquelle on la fait. Pour Bourdieu, l’opinion publique est donc un simple artefact.

 

La notion d’opinion publique ne va ainsi pas de soi, elle est en fait inutilisable et encore moins rigoureuse sur plan scientifique.

Les romains de la décadence (Thomas Couture)

Les romains de la décadence (Thomas Couture)

Un phénomène rendu matériel par les sondages

Ce qui va donner l’apparence d’autonomie à l’opinion publique, c’est la technique des sondages d’opinion. En effet, ils donnent l’impression que l’opinion publique évolue, réagit, aime, déteste et juge. Ceux qui vont à la fois inventer cette technique et l’imposer réalisent un véritable tour de force symbolique. Ils vont réussir à poser l’idée que ce que mesure leur instrument statistique, mesure effectivement l’opinion publique, et va délégitimer tout ce qui existait avant. Aujourd’hui, l’idée selon laquelle l’opinion publique est mesurée par les sondages d’opinions est évidente – cependant, il a fallu convaincre pour y arriver.

Blondiaux, dans la fabrique de l’opinion, raconte l’histoire des sondages d’opinion. Ils vont d’ailleurs beaucoup troubler les observateurs qui voient dans cette technique quelque chose de magique, notamment pour les journalistes. Pour ces derniers, le sondage d’opinion, c’est au fond prétendre connaitre ce que pensent les gens sans les avoir rencontré. A ce titre, le succès des sondages d’opinion est très faible voire nul jusqu’en 1965 en France, date où les sondages deviennent considérés comme fiables parce qu’ils avaient à prédire la mise en ballotage de De Gaulle, alors que les anciens instruments de mesure (les services généraux) s’étaient trompés. Les sondages ont un « quasi monopole d’énonciation de l’opinion publique ». Ils « réalisent » l’opinion publique, donnent forme à cette entité métaphysique qui n’existait auparavant que dans l’esprit : ils font d’un mot une chose.

Or l’opinion n’a aucun pouvoir d’action : elle est agie par un certain nombre d’acteurs qui ont intérêt à la manipulation de cette opinion publique.

Cette matérialisation de l’opinion politique entraine d’une part une transformation de la représentation et politique et de transformation des pratiques politiques elles-mêmes. Peu importe que l'opinion soit réelle ou non, elle structure effectivement le jeu politique.

Difficile de réaliser un sondage plus ironique (Fairleigh Dickinson University)

Difficile de réaliser un sondage plus ironique (Fairleigh Dickinson University)

Les conséquences de cette perception sur les hommes politiques

Des conséquences exogènes sur le champ politique

Effets sur la sélection des hommes politiques au sein des partis

Avec la montée de l’influence de l’opinion publique, on observe une perte d’autonomie du champ politique, devenu dépendant du champ journalistique. En effet, les sondages d’opinion, jouent un rôle de quasi primaire au sein des partis politiques, c'est-à-dire un outil de sélections des candidats et influence considérablement l’offre politique, notamment qui sera « présidentiable ». Par exemple, Ségolène Royal aurait-elle été candidate sans l’influence des sondages ? La première fois que l’on a testé le nom de Ségolène Royal, en Janvier 2006 par le magazine « Elle » lors d’un sondage pour la présidentielle va lancer l’emballement médiatique. En 6 mois, sa candidature qui ne repose sur aucune structure traditionnelle va s’imposer sans discussion possible.

Un second exemple pourrait être celui de Nicolas Sarkozy, candidat en 2007 mais qui n’a rien d’évident deux ans plus tôt : ce sont les sondages qui vont le faire s’imposer et faire oublier son histoire au sein de l’UMP, qui se révèle être une « machine à perdre » les élections : Sarkozy a fait perdre des élections pour l’UMP-RPR en 1995, 1997, aux régionales, aux cantonales et au référendum : Sa popularité dans les sondages va faire oublier cette histoire électorale de défaites successives.

Ils contribuent aussi à faire avancer les pions de la course de chevaux politiques. Ils pèsent et jouent un rôle dans le jeu politique. Ils ont des effets de réalité, François Bayrou a obtenu un temps d’antenne supérieur à celui des autres candidats non pas sur sa base de son score de 2002, mais par les sondages du moment. Deuxième exemple, Dominique Strauss Khan, invité au grand journal parce que des sondages lui étaient favorables.

 

Un rééquilibre des forces politiques et l’élargissement de la politique dans des domaines non politiques

Cette nouvelle importance qu’acquièrent les sondages d’opinion provoque un double changement dans l’équilibre des forces politiques :

En premier lieu, une certaine destitution de tous ceux qui parlaient au nom de l’opinion : les leaders syndicaux, les partis politiques, l’Eglise, etc. Et en outre, la reconduction sur la scène télévisuelle d’une conception centralisée et élitiste de la politique et la mise à l’écart d’une grande partie de la vie politique (toute la politique locale n’est que peu médiatisée).

On peut également noter un autre mouvement : L’élargissement de la politique dans des domaines non politiques par la raréfaction des espaces politiques d’abord, puis l’élargissement des espaces de communication, souvent par les hommes politiques qui ne peuvent communiquer à la télévision.

Blondiaux, raconte également le déroulement de la première année où la télévision est utilisée à des fins électorales : Mitterrand et Lecanuet, per leur utilisation efficace de ce nouvel outil, poussent les Gaullistes à demander à De Gaulle de revenir sur sa décision de ne pas faire campagne à la télé. L’effet de l’utilisation de la télévision sur la campagne de Lecanuet, par exemple, est à nuancer : s’il a obtenu 15% des voix et poussé De Gaulle au ballotage, il n’en demeure pas moins qu’il n’a réalisé que le score de son camp, et que les voix qu’il a gagné l’ont été dans des zones où les ménages étaient les moins occupés. L’idée de l’utilisation efficace de la télévision pour une campagne électorale était cependant lancée, la télévision étant aujourd’hui le média de référence pour l’élite des acteurs politiquesCependant, d’autres espaces de communication sont en train de se développer pour les hommes politiques, notamment Internet (les blogs citoyens et politiques) et les chaînes d’informations continues par manque d’espace à la télévision pour s’exprimer.

Bob Franklin précise aussi que les médias ont aujourd’hui accès à des arènes politiques qui leur étaient auparavant interdites : les débats parlementaires, conseils de ministres filmés, universités d’été, etc.

Ségolène Royal n'aurait jamais été candidate à l'élection présidentielle sans l'appui des sondages

Ségolène Royal n'aurait jamais été candidate à l'élection présidentielle sans l'appui des sondages

Effets sur le comportement des hommes politiques

Intégration de la communication politique dans leur stratégie électorale

A ce titre, l’augmentation du budget des élections de 1988 (535 millions d’euro) et de 1995 (426 millions d’euro), la baisse des dépenses traditionnelles dans la part totale du budget (41,7% en 1981, 28,2% en 2002), et l’augmentation de l’importance relative de la part de l’argent dépensé pour les instituts de sondage et la communication politique dans l’élection en France illustrent bien le succès de ce phénomène. Aux États-Unis, on est passé de 67 millions de dollar dans les années 60 à 550 millions pour la campagne de G.W Bush, et 3 milliards si on compte les lobbies.

Les hommes politiques prennent comme conseillers des spécialistes de la communication politique et essaie de multiplier leurs passages dans les médias notamment dans les talk show.

Ken Livingstone souligne l’importance d’utiliser des phrases concises et précises quand on s’adresse aux médias. « Je pense par petite phrase » disait l’ex maire de Londres en parlant de la télévision. Dans La politique sous l’influence des médiasJean Mouchon essaie déterminer les conséquences de la médiatisation sur l’exercice de l’argumentation des hommes politiques. Pour lui, la production des discours dans le système médiatique est contrainte dans la mesure où la médiation journalistique produit un écart avec le discours d’origine. En premier lieu, déterminées par la recherche d’audience et soumises à une compétitivité qui encourage les surenchères, l’écriture et la mise en scène de l’information contribuent à la transformation de la parole initiale. De même et de manière cumulative, la systématisation des commentaires à chaud après la prise de parole d’un homme politique dans les médias influe sur la configuration du sens des messages livrés au public. Enfin, justifiées sans doute par un souci pédagogique de clarification et d’explication, les analyses du commentateur mettent en avant une grille de lecture de l’information qui peut orienter l’interprétation. Il s’agit donc pour les hommes politiques de simplifier l’exercice argumentatif « réduit à une caricature ou les petites phrases, les métaphores sportives ou les récits simplistes et édifiants prennent le pas sur le raisonnement progressif et nuancé » (Mouchon). 

 

En outre, une conséquence directe de l’augmentation de l’importance croissance de l’opinion publique pour l’homme politique est que l’acteur politique se sent placé sous contrôle permanent par le biais de cette nouvelle pression que représente le poids de l’opinion publique. La raison et la logique de son comportement en sont donc modifiées, elles s’ordonnent désormais en référence aux attentes du public et aux difficultés qu’il rencontre pour les satisfaire. Le responsable politique travaille désormais à la lumière des indicateurs statistiques, ces derniers présentent les instantanées chiffrés des adhésions, des rejets, et accessoirement, des incertitudes des gouvernés.

On peut donc parler de précarisation de l’homme politique. Comme nous l’avons déjà dit, par exemple, Noël Mamère a remplacé le candidat à la présidentielle de 2002, Alain Lipietz car il n’était pas assez populaire dans l’opinion publique mesurée par les sondages. Jean Pierre Raffarin, ancien premier ministre, dans un article du Monde dit qu’il utilise les sondages comme arbitre de l’action ministérielle, qui indique si telle politique doit être continuée ou non. Patrick Champagne en est amené à écrire : « Gouverner n’est plus prévoir, c’est d’abord gérer le présent. Le décideur visionnaire et charismatique se transmue en comptable du quotidien et la relation avec le public est soumise alors aux canons du marketing appliqué à la gestion des opinions ».

 

Conclusion 

Si le phénomène médiatique a donné de nouveaux outils et de nouveaux champs au champ politique, notamment les sondages pour mesurer l’opinion publique, ou de nouvelles tribunes pour communiquer, il lui a aussi fait perdre son autonomie. En fusionnant le champ politique avec d’autres, il est devenu dépendant de ces derniers. Ce phénomène apparaît donc comme un ensemble de contraintes pour l’homme politique. La matérialisation de l’opinion publique a ainsi, matérialisé avec elle la demande électorale mesurée par les sondages d’opinion, et c’est cette demande électorale qui a conditionné l’offre électorale pour pouvoir la satisfaire..

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