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Un EHPAD en 2025

par Matt 2 Décembre 2016, 16:15

Un EHPAD en 2025

Au mois de mai, la rue de l’EHPAD n’était jamais vide. Assis sur des bancs publics, les résidents et leurs visiteurs aimaient se prélassaient au soleil en observant la vie d’une petite ville calme et sereine. Peu importe l’actualité et les évènements politiques, ils étaient là, donnant un parfum d’éternité à leur présence. Cela dit, en ce début d’après-midi, leur absence est flagrante. À leur place, on trouve des voitures, des barrières et un sentiment général d’excitation. En ce 15 mai 2025, un évènement important est en train de débuter : aujourd’hui est présenté le résultat d’une expérimentation ayant commencé l’année dernière.

A l’intérieur, on peut voir un public agité et bruyant de journalistes, de résidents et de familles. Quelques curieux observent la scène à l’extérieur. Derrière les baies vitrées, on peut entendre, au loin, les cris des manifestants à l’initiative des syndicats. Un peu partout, des policiers patrouillent et veillent à la sécurité de chacun. Sur une estrade, le jeune directeur, souriant et confiant devant nos appareils photo, s’apprête à prendre la parole. Cela dit, l’attention générale n’était pas portée sur lui, mais sur le nouvel employé que l’EHPAD accueillait depuis maintenant un an. Le nouvel employé au centre des attentions s’appelle Astro, et il est spécial : composé essentiellement de silicium, d’argent, et de circuits imprimés, d’une hauteur d’environ 1m50, il se déplace avec des roulettes et est doté de deux bras articulés. Il s’agit du premier robot utilisé dans un EHPAD en France, dernière incarnation des progrès techniques dans la prise en charge des résidents dans les structures médico-sociales.

Le vieillissement de la population associée à l’augmentation nécessaire du nombre de place, a rendu difficile le financement des établissements publics et a accentué une pénurie de personnels soignants et de médecins dans de larges parties du territoire. Au cours des dix dernières années, de multiples mutations ont été opérées au sein dans ces structures. Les EHPAD publics autonomes ont quasiment disparu, et sont presque tous rattachés à des plus grosses structures, comme des Centres Hospitaliers. La constitution des groupements hospitaliers de territoire a conduit à des fusions, et la plupart des pouvoirs y ont été transférés. Cela s’est fait progressivement, et la succession de grèves des établissements n’y a pas changé grand-chose.   Après avoir mutualisé de nombreux services supports, développé la télémédecine et les soins à domicile, les établissements cherchent de nouvelles solutions face à cette pénurie, encouragés par les pouvoirs publics. La robotisation, largement avancée dans les cuisines et les blanchisseries, pourrait être maintenant lancée dans les services de soins. Cette expérimentation qui se termine aujourd’hui avait pour objectif de déterminer si cela était possible.

Or, si la situation parait aujourd’hui apaisée, l’expérimentation a été longue et complexe. « J’ai eu un choc en le voyant dans le service » s’exprime Martine Jaubart, une aide-soignante de l’EHPAD dynamique de 52 ans. « Nous avions peur qu’il nous remplace et que les services soient déshumanisés » précise-t-elle. Rapidement, les équipes se sont rapidement rendu compte qu’il n’y aurait pas de suppression de postes, la direction mettant en avant qu’il s’agit d’un personnel complémentaire et non un personnel de remplacement. « Il nous aide à porter des charges lourdes et peut servir de robots de compagnie auprès des résidents lorsque nous sommes occupés ».

Il a été programmé pour aider les personnels lors de déplacements de matériels lourds et dispose d’un logiciel de communication de base, suffisant pour avoir une conversation normale avec les résidents. Il peut également répondre à des ordres de base prédéterminés comme apporter de l’eau ou des objets. Il patrouille, détecte les chutes et peut alerter le personnel. Enfin, il peut laver les sols et passer l’aspirateur. « La technologie actuelle ne permet pas encore à Astro de réaliser des soins en autonomie sans réunir les conditions de sécurité requises, et il y a aussi une barrière psychologique » explique l’ingénieur responsable du projet. Si la France est, en effet, à la pointe du progrès dans le domaine des nouvelles technologies, le Japon utilise déjà depuis une quinzaine d’années des robots dans les maisons de retraite, mais la tradition shintoïste a largement facilité son développement dans le pays. L’employé mécanisé satisfait en tous cas les résidents français. José Larmarillo, résident dit même qu’il est « plus gentil que certains agents d’ici ». Le directeur se félicite d’avoir choisi Astro, déjà utilisé par des personnes âgées à leur domicile. Pour lui, il s’agit d’une nécessité face aux mutations du secteur.

Les organisations syndicales ne sont pas de cet avis, qui luttent encore contre les robots dans les établissements. Pour Luc Mélenchou, représentant du personnel de l’EHPAD, cela « va à l’encontre de toutes nos valeurs de solidarité et de prendre soin ». Son argumentation : Astro n’est qu’un cheval de Troie pour le remplacement des personnels par des machines, accusant la direction d’hypocrisie et de mensonges aux personnels.

 « Les peurs, liés aux progrès de la technologie et plus largement au changement ne sont pas nouveaux » analyse le psychiatre Abdel Rami. Les directeurs devront faire attention à ce que les personnels acceptent le changement et la technologie. La révolte des Canuts lyonnais de 1831 en est la première illustration lorsqu’on leur a présenté les premières machines à tisser. L’établissement a connu plusieurs grèves pendant l’expérimentation, mais cela n’a pas fait plier la direction. « C’est aussi un problème générationnel » note le psychiatre. « J’ai tout de suite pris un selfie avec lui, puis il amuse beaucoup les enfants » dit tout de suite Julie Mastraet, jeune infirmière de 24 ans, lorsqu’on lui parle d’Astro. Elle explique qu’il y a eu beaucoup de débats au sein des équipes, et qu’Astro a été très observé. Le médecin du service est également enthousiaste. Lorsqu’on interroge le principal intéressé sur ce qu’il en pense, Astro répond : « je suis là pour le bien-être des résidents, mais je sais que mon apparence peut susciter de la surprise et de la méfiance chez certains d’entre eux. C’est pour cette raison que j’essaie de ne jamais m’imposer ».

La nouvelle génération de résident est davantage familiarisée avec le numérique que la précédente. Cela correspond par ailleurs à un besoin des résidents d’être de plus en plus actifs. Les nouvelles technologies ont ouvert l’éventail des animations possibles au sein des établissements : les casques de réalité virtuelle, déjà utilisés dans le traitement des phobies depuis 2015 à l’hôpital Van Gogh de Charleroi, ont été améliorés et progressivement popularisés rendent possible le tourisme virtuel, que ce soit à pied ou en vélo, permettant ainsi d’amuser les résidents et de développer leur capacité physique par la pratique de vélo d’intérieur, même pour des personnes alitées. Ils permettent également aux personnes de pouvoir communiquer plus facilement avec l’extérieur et de compenser l’âge moyen d’entrée en EHPAD, de plus en plus tardive.

Cela dit, malgré l’optimisme du directeur, il est encore trop tôt pour comprendre la révolution que les nouvelles technologies impliquent. « Puis, nous n’avons pas toutes les cartes en main ». En effet, le métier de directeur a beaucoup évolué, en même temps que les établissements. Le directeur n’est plus véritablement autonome, car les établissements sont liés à de nombreuses structures de coordination et de coopération.  Ils sont davantage amenés à travailler entre directeurs au sein des groupements hospitaliers de territoires. Les directions adjointes se multiplient avec les fusions. À cela s’ajoute le nouveau projet du ministre de la Santé : la création d’un nouveau corps de fonction publique hospitalier en projet : administrateur de la fonction publique hospitalière, qui remplacerait les corps de directeurs d’établissements déjà existants et qui dirigerait des territoires plutôt que des établissements et qui achèverait la territorialisation du système de santé publique. Les Directeurs ne peuvent que répondre et de s’adapter à ces nouveaux éléments.

Aujourd’hui, plus que jamais, le directeur accompagne les changements visant à adapter son établissement à la société contemporaine. Mais cela reste difficile. « Dans 10 ans, vers 2035, il est possible que les robots puissent réaliser des soins en autonomie », tout est à construire dans cette perspective en termes d’organisation du travail, et la phase de transition que nous connaissons aujourd’hui ne fait que commencer. La communication interne et externe sera primordiale pour éviter les malentendus et les rumeurs. Trouver des relais fiables entre les équipes et la direction, entre l’établissement, les résidents et les familles devient également indispensable. Cela est d’autant plus vrai que des problèmes éthiques, qui dépassent de loin la simple problématique médico-sociale, sont encore à résoudre. Pour l’instant, l’ARS a validé le projet, qui va pouvoir être pérennisé. Reste à savoir si cela va être mis en place dans d’autres établissements.

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